Recherche dans le site

 

 

Les films
classés RÉALISATEURS


Les films
classés par TITRES


Classement selon
la période d'analyse


Vient d'être commenté sur le site


Le film précédent :
LApôtre

Le film suivant :
Quelle connerie la Guerre !



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Visionnaire de l'invisible
Le Cinéma

 

MANGE TES MORTS
Tu ne diras point
Réalisateur : Jean-Charles Hue
Sortie : 17 septembre 2014


Mange tes morts -  Tu ne diras point

       La catégorie administrative ‘’Gens du voyage’’ désigne, en France, des populations de diverses origines en Europe de l’est. On connait les Roms et les Manouches, mais moins les Yéniches, une communauté originaire d’Allemagne de l’est qui est venue s’installer en France dés le Moyen-âge. Leur langage est un mélange de français du Nord et de mots romani. Le réalisateur Jean-Charles Hue les suit et les filme depuis 18 ans à travers la famille DorKel. Son premier long métrage, ‘’La BM du Seigneur’’ en 2010, était déjà une plongée dans le monde Yéniche. Dans ‘’Mange tes morts. Tu ne diras point’’, son second long métrage, il raconte l’histoire d’une équipée sauvage et exaltante à bord du bolide Alpina de Fred Dorkel, que celui-ci retrouve, en même temps que ses frères, à sa sortie de prison.

 ‘’Mange tes morts !’’, c’est l’insulte suprême pour un membre du groupe Yéniche qui voue un grand respect aux anciens. Elle vous envoie manger les os de vos défunts et renier vos ancêtres. Celui qui la prononce s’expose à une riposte violente. C’est pourquoi il a fallu ajouter au titre : ‘’Tu ne diras point’’, comme un onzième commandement.

Autour de Creil, dans le Val d’Oise, poussé par sa mère, par son grand frère Mickaël et son cousin Moïse qui sont évangélistes, Jason Dorkel, 19 ans, s’apprête à se faire baptiser chrétien. Mais il hésite à quitter les plaisirs du vol, de la fumette, de l’alcool et des filles, qui deviendront péchés après la cérémonie.

Sur ces entrefaites, arrive Fred, le frère aîné qui a 34 ans et qui retrouve sa famille après quinze années d’incarcération pour avoir écrasé un ‘’gadjo’’, un policier autochtone qui n’appartenait pas à leur communauté. Fred est hostile au baptême et à toute obligation religieuse qui limiterait ce qu’il considère comme la liberté. Il se sent porteur du flambeau familial depuis que son père est mort en fonçant à 300 km à l’heure sur le barrage policier qui voulait l’arrêter. Il veut entraîner ses frères et son cousin dans une virée nocturne pour fêter sa libération, et les entraîner dans sa vie aventureuse en volant un camion de 25 tonnes de cuivre, ce qui les mettrait à l’abri du besoin. Cette nuit va offrir à Jason l’occasion de choisir entre les deux modes de vie qui se présentent à lui…

En présentant ce film qui raconte un nouvel épisode de la vie des Dorkel, Jean-Charles Hue, fan du réalisateur Sam Peckinpah –La horde sauvage-, franchit une nouvelle étape pour nous faire partager sa fascination, en passant d’une sorte de documentaire avec La BM du Seigneur’’ à une fiction ébouriffante qui puise dans le genre du western. Le retour de l’aîné installe une tension palpable, avec ces ‘’cow-boys du bitume’’, comme les a surnommés un critique, avec leur code de l’honneur, leur sens aigu de la famille et de la solidarité.

Le film soulève beaucoup de questions sur notre époque et sur la liberté d’y habiter quand une certaine forme de nomadisme n’est plus possible. Fred est hanté par la mémoire de son pére et il cherche, comme lui, à s’imposer comme un homme libre face à la mainmise de la religion sur la vie de sa communauté. Il répète à plusieurs reprises :’’Ici, ce n’est plus comme avant’’, sous-entendu avant son incarcération.  

L’auteur s’explique sur son choix dans une interview, réalisée par Alexis Campion pour le Journal du Dimanche, le 17 septembre 2014 : ‘’Comme Sam Peckinpah, je fais le portrait de gens et de mondes appelés à disparaître. Je suis très sensible au passé englouti… Les Yéniches, à l’époque où je les ai connus, étaient déjà très engagés avec l’église évangélique, mais je savais qu’il n’en avait pas toujours été ainsi. Curieusement, cela m’a attiré à un moment où les références christiques tendent à disparaître du discours culturel dominant. Avec eux qui croient dur comme fer au miracle, j’avais l’impression paradoxale de vivre l’an 1000 et d’être en parfaite adéquation avec l’époque.

‘Avez-vous cette foi’, demande le journaliste ?

Quand Fred dit, le plus sérieusement du monde, ‘J’ai rencontré un ange’, je sais que c’est fou mais ça me parle. Oui, je suis dans la foi, la croyance. Il a même été question de me rebaptiser avec eux pendant le tournage.

 

Il s’agit d’un film d’action, concentré essentiellement sur les hommes…

Mon but n’est pas d’imposer un état des lieux du mode de vie Yéniche. J’ai juste voulu raconter une histoire forte, inspirée d’une expérience vécue, tout en captant des choses de ce qu’ils vivent. La question n’est pas de croire ou non à cette histoire de vol de ferraille, mais plutôt de s’interroger : comment eux, ces gitans rompus à une vie marginale, parviennent-ils à fabriquer de nouveaux codes dans une société qui ne veut toujours pas d’eux ? Ce que je cherche, c’est ce côté despérado entre l’acte de foi et la survie. Je les vois comme des prêtres guerriers. Pierrot, l’oncle de Fred à qui ce film est dédié, était de ceux-là. Ce sont des gens qui ont connu le monde du voyage à la dure, avec l’alcool, la mendicité, le vol. L’histoire des Dorkel, qui ont connu des périodes à dormir à 17 gamins dans une même caravane, c’est ça.

Pour eux, c’est un monde chargé de valeurs mythologiques qui disparaît. Et l’ennemi de toujours, le monde gadjo hostile, tend lui-même à disparaître. Il a été remplacé par un ennemi plus sournois : un monde libéral, annoncé dans ‘’La société du spectacle’’ de Guy Debord, où tout est lissé, propre et conforme, où on utilise partout les mêmes outils, la même pensée. Une société de consommation dont tout le monde, y compris les jeunes yéniches, veulent leur petite part. En somme, il n’y a plus d’ennemi clairement identifié, juste des lois et des règlements souvent absurdes. C’est une affaire dont la plupart des gitans sont aujourd’hui victimes. On leur offre des terrains où tout est plus propre, plus circonscrit. Ils ont des boîtes aux lettres mais, mine de rien, ils ne peuvent plus disparaître dans la nature comme ça. Dans ce contexte, Fred est une sorte de cow-boy, acculé à défendre un mode de vie qui ne convient plus parce qu’il brave les lois et les horaires. Mais il y a eu bien pire : dans les années soixante, la Suisse faisait carrément stériliser les femmes yéniches. Les gitans seront acceptés quand ils ne seront plus gitans !...’’

 

Jean-Charles Hue signe ici un film fascinant sur la fragilité du quotidien où la vie ne tient qu’à un fil. L’important reste de la croquer à pleines dents. On n’oublie pas cette langue d’acharnés qui décloisonne les frontières en mélangeant les appartenances culturelles. ‘’Mange tes morts’’ s’offre comme une méditation poignante, crépusculaire et sauvage, sur l’irréductible besoin d’être, au-delà des images conventionnelles, et qui s’accomplit quand Jason plonge enfin dans l’eau du baptême. On partage un voyage initiatique, un passage entre crime et rédemption, entre enfer et promesse de paradis, qui débouche sur une question : de quel côté se situe l’homme le plus libre ? Assurément, une révélation.

Jean-Claude D’Arcier - 28 septembre 2014

 

 


Réactions d'internautes

       

 

 

Le film par AlloCine

Le film par Première



 

Haut de page