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Notre foi interrogée par les mutations culturelles

 

Nos échecs peuvent être source de vie nouvelle. Nos réussites ?

 

 

 

 

 Charles Pépin, philosophe, nous offre un livre qui peut nous aider à faire le bilan de cette année avec des yeux neufs.   ‘Les vertus de l’échec’ est un livre très plaisant à lire car il interroge le lecteur ou la lectrice en faisant allusion aux nombreux faits tirés de la vie toute ordinaire. Pour ne prendre qu’un exemple dans le tennis. Richard Gasquet, ‘le petit Mozart du tennis français’ est opposé à Rafael Nadal à Tarbes en 1999. Ils ont tous les deux 13 ans et disputent la demi finale du tournoi de tennis des Petits As. « Grâce à ses gestes parfaits et la beauté de son revers à une main, l’agressivité de son jeu furent pour son adversaire autant de blessures narcissiques. Après avoir serré la main de  Richard Gasquet, l’adolescent se laisse tomber sur sa chaise, sonné. »

              C’est parce que Nadal a échoué et s’est remis en cause qu’il a réussi dans ce sport et est devenu un champion. Il a résiste au réel qu’a été sa défaite. C’est parce qu’il s’est interrogé, qu’il a réfléchi et rebondi que son échec a été pour lui le chemin pour s’accomplir. Gasquet a terminé en vainqueur mais ce n’est pas remis en question. Après cette victoire qui l’a confirmé, combien a-t-il gagné de tournois ?

Thomas Edison, qui a inventé l’ampoule électrique, a du supporter des milliers échecs. Il disait à ses collaborateurs « qu’il a réussi des milliers de tentatives qui n’ont pas fonctionné. »

Echouer contient quelque chose de notre vérité. Les animaux ne peuvent échouer car tout ce qu’ils font est dicté par leur instinct : ils n’ont qu’à obéir à leur nature pour ne pas se tromper. L’homme échoue parce qu’il est homme et parce qu’il est libre, libre de se corriger et de progresser. L’échec n’est pas une mauvaise note  mais une interrogation qui peut ouvrir une porte vers un avenir et qui peut aider l’homme à se réinventer.   

              L’auteur illustre sa réflexion par l’échec apparent de Jésus : « Plus Jésus chute, souffre, plus il se rapproche de Dieu. Ce chemin de croix est l’acte fondateur du christianisme. L’humilité va ici jusqu'à l’humiliation et conduit à la rédemption. Jésus tombe plus bas que terre et c’est pourquoi il monte au ciel. L’épreuve est telle qu’il en vient à douter de son Père : ‘Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ … Mais ce doute  est lui aussi une leçon d’humilité, comme s’il fallait qu’il s’éloigne de sa propre divinité pour rejoindre les hommes, prendre à son compte notre condition jusqu’au bout. Ces derniers mots seraient alors, sous forme de question adressée à Dieu, l’ultime acte d’amour de Jésus pour les siens. »  (p 70)

              Que les échecs que nous avons vécus cette année soit source de vie nouvelle pour chacun d’entre nous. Bon temps de réflexion !

 

 

Juillet 2017                                                              R. Pousseur

 

 

La création se définit par rapport à l’homme. Mais qui est-il ?

  

 

 Le judaïsme maintient vivant la parole biblique. Le juif est plus hanté par le commencement que par la fin. Elie Wiesel est un juif hanté par le commencement. Pour lui, l’histoire juive, donc celle d’Adam, d’Eve, de Caïn et Abel et de Job… se joue au présent. Leur dialogue avec Dieu et leur  voix parlent aujourd’hui. Il est plus qu’indispensable de prendre le regard d’un juif sur les récits bibliques pour approfondir la Parole de Dieu.

Toute la création se définit par rapport à l’homme. L’homme est l’invité de marque de la création. Avec son regard sur la création, elle commence à exister en donnant un nom aux animaux. Donner un nom est participé à sa création. Au sixième jour, ayant créé l’homme, Dieu lui dit : J’ai travaillé jusqu’à ce moment, maintenant c’est toi qui continueras.  

Aucun homme ne ressemble à un autre mais tous ressemblent à Adam qui n’était pas juif. Nul n’est supérieur aux autres car nous avons tous le même ancêtre. Adam a été façonné avec l’argile venant des quatre coins du monde.  Que chacun se sente responsable des autres et du monde entier. Quiconque tue un homme tue le monde entier.  Les juifs voient d’abord l’homme avant d’être attentif à sa religion. L’homme ne se demande qui il est mais a les yeux sur Dieu et lui demande : « qui es-tu ? » Quand Dieu demande à Adam : « Où es-tu ? », C’est-à-dire : Quelle est ta place dans la création ? Où en es-tu avec ta vie ?

Eve fut créée pour le bien de son mari. Elle doit l’aider en s’opposant à lui, en le défiant, en enrichissant son existence et lui faire découvrir désir, ambition, regret et être le remède contre la solitude : Sans Eve, Adam aurait été homme mais non pas humain. Nous nous reconnaissons en Adam car nous devons découvrir le point de notre départ et créer notre vie pour aboutir…

L’homme est la première créature à découvrir l’attrait et le danger des secrets de la connaissance. Dieu a besoin de l’homme pour se faire connaître. L’homme a besoin de Dieu pour acquérir cette connaissance. Dieu est le créateur donc le tout puissant. Il va mettre deux mille ans à révéler son visage : un serviteur. L’homme est attiré par cette liberté de devenir par lui-même et le danger : devenir semblable à Dieu : devenir serviteur et on dominateur…

 

Elie Wiesel trace un portrait d’Abraham qui peut être le portrait de tout Homme en recherche : « Abraham : de premier ennemi de l’idolâtrie.  Le premier jeune homme en colère. Le premier rebelle à s’insurger contre le ‘système’, la société et l’autorité. Le premier à démystifier les tabous officiels et à lever les interdits rituels. Le premier à rejeter la civilisation pour former une minorité d’un. Le premier croyant. Seul contre tous, il se déclare libre. Seul et contre tous, il brave le feu et la foule, affirmant que Dieu est un et qu’il est là présent où on l’invoque, que le secret du ciel rejoint celui de l’homme… Il a quitté la maison de son père, combattu les princes et leurs armées, souffert de la faim et de l’exil, traversé l’opprobre, le brasier et la nuit; sa foi n’a jamais failli. »

 

Job est un père de famille comblé. Sa famille, ses troupeaux, ses biens sont le signe que Dieu est avec lui. Mais des événements dramatiques le dépouillent de tout ce qui faisait sa réussite. En un rien de temps, il a perdu sa famille, ses biens, ses amis et sa raison de vivre. Nu, il n’a plus comme domicile qu’un tas de fumier. C’est alors que ses amis essayent de lui remonter le moral mais en avançant des arguments stériles : Elifaz lui reproche de se croire sans péché, source de ses malheurs. Bildad veut bien croire qu’il est innocent mais il faut bien qu’il croie que Dieu qui l’a puni ne peut pas se tromper. Tzofer lui pose une question ravageuse : « Mais qui es-tu pour oser poser des questions à Dieu ? » 

Job va mettre en jugement Dieu : pourquoi ce mal qui semble être le vainqueur. Accusé par ses amis et en criant sa souffrance à Dieu, Job se révolte et met en cause un système religieux qui le met au banc de la société. Dieu finalement prend la parole pour dire à Job qu’il n’était pas présent quand Dieu a créé un monde merveilleux. Mais, Dieu s’intéresse-t-il à ce que vit personnellement Job ? On a l’impression que les malheurs personnels de Job ne compte pas pour Dieu. Dieu parle à Job de ce qu’il a fait comme créateur mais pas ce qui touche Job. Job est un rebelle libre et accusateur. 

Dieu parle à un homme défiguré par la maladie et vivant sur un fumier mais qui garde une certaine dignité. Mais il serait bon qu’un jour Dieu s’explique sur la question du ‘juste’ non seulement mis au banc de la société mais écrasé par le mal.

 

Juillet 2017                                                              R. Pousseur

 

Elie Wiesel Célébration biblique Editions du Seuil 1975 p70

 

L’Eglise catholique n’est pas en crise

car elle ne cesse de se remettre en cause et de se réformer

 

 

Jean-Luc Marion, professeur émérite de philosophie à l’université de Paris-Sorbonne et académicien, s’est posé la question brûlante : ‘Y a-t-il un avenir catholique dans la France actuelle ? Il présente ses réflexions dans  Brève apologie pour un moment catholique paru chez Grasset en 2017 

              Il y a quarante ans, Jean-Paul II lançait du balcon de Saint-Pierre cette injonction aux catholiques : « N’ayez pas peur ! » Aujourd’hui, ce serait plutôt les catholiques français de lancer aux non catholiques effrayés par le retour du cléricalisme cette injonction : « N’ayez pas peur de nous ! »  

« Des catholiques, il y en a encore et même parmi les gens bien, les intellectuels fréquentables, les hommes d’affaires respectables, les artistes considérables, les politiques qui comptent, des journalistes qui causent. Sans parles de la piétaille, qui se réveille, parfois se montre en public et même fait démonstration dans le rue. »  (p 10)  Pourquoi reste-t-il des catholiques ? Ce qui les fait marcher, c’est Jésus-Christ. « Ils croient dur comme fer que donner vaut mieux que recevoir; que se conserver à tout prix conduit à se perdre et réciproquement , que se perdre permet de sauver et se sauver; que la mort peut mener à la vie en plénitude. » (p 11) Voila ce qu’ils peuvent apporter à la communauté nationale française qui n’est pas en crise mais en décadence. « La liberté, l’égalité et la fraternité  tombent au rang de ‘valeurs de la République’ elles ne constituent plus rien en elles-mêmes, mais partent en fumée, comme ces slogans que scandent certains et que d’autres tuent. » (p 88) Quand on réduit toute chose à une valeur, on les réduit à rien.  La fraternité : être frères est avoir un même père… dans la république, qui est père ?

Quel rôle devraient jouer les catholiques dans le destin de la France qui est en décadence ?

L’Eglise n’est pas en crise car elle ne cesse de se remettre en cause, de se discuter et de se réformer. Il y a moins de pratique dominicale mais doit-on regretter qu’on est passé d’une adhésion de simple convenance  à une pratique religieuse qui implique une conviction forte et réfléchie ? C’est Jésus ressuscité donnant son Esprit qui prend en charge le salut de l’Eglise, de sa croissance, de sa puissance, de son efficacité, de son amélioration.  Il s’en charge en nous demandant de nous convertir à son Esprit. L’Eglise comme une société humaine parmi d’autres dans le monde, ne doit pas être le souci des chrétiens. La pratique de la foi doit oublier de s’intéresser à la réforme des institutions ecclésiastiques. Laissez ce souci aux ouvriers spécialisés. Les saints seuls réforment l’Eglise en l’édifiant. « L’Eglise doit continuellement changer pour devenir à chaque époque et en chaque lieu le même et unique accès au Christ. » (p 31) 

Les catholiques sont des gens comme tout le monde sauf qu’ils ont foi dans le Christ. Ils sont l’ambition de réussir à vivre comme Jésus a réussi à vivre pleinement sa vie humaine. Pour eux, à la suite du Christ, seul l’amour compte seul l’amour agit. « Nous entrons dans un moment catholique parce que nous entrons dans un moment critique – un moment où se trouve en jeu, dans la société française, la possibilité d’une communauté qui mette en œuvre l’universel. Pour rétablir l’universel, il faut vivre en communion avec les autres. En F>rance, qui peut mettre cette communion en œuvre ? « Le moment de l’universel devient ainsi la responsabilité au premier chef des catholiques. Cette charge lourde demande l’aide de tous. »

Juillet 2017                                                              R. Pousseur

 

 

 

 

L’art a le don de faire pressentir l'absolu, l'altérité, la transcendance.

 

La revue ‘Vie chrétienne’ publie un dossier consacré à "Ce que l'art nous révèle". La rédactrice nous a demandé d’introduire ce dossier par un article sur l'art

 

Qu'est-ce que l'art nous révèle ?

L’art accompagne l’histoire de l’humanité depuis la nuit des temps. Cette histoire nous apprend que les hommes partout dans le monde, marqués par leurs cultures et leurs histoires différentes, ont affronté les questions qui les taraudaient. Partout dans le monde, ils ont exprimé leur unité, leur recherche et leur expérience, souvent spirituelle, par des créations artistiques : danses, chants, tatouages de leur corps, mythes et poèmes, sculptures, dessins, architecture de bâtiments, rites religieux, et aujourd’hui, en plus, films, photos, vidéos… Il est surprenant de découvrir que ces créations artistiques ont été nourries par des cultures très différentes et en même temps sont un langage universel. Aujourd’hui les artistes ont acquis plus d’indépendance par rapport aux institutions du pouvoir et donc sont plus critiques.

 

En quoi les artistes nous font pressentir quelque chose de l’absolu, de l’altérité, de la transcendance ?

Nommé secrétaire national d’Arts-Cultures-Foi au service de l’épiscopat français, un ami, expert reconnu en art contemporain, m’a fait rencontrer à New York Andres Serrano. Cet artiste s’était fait connaître par le scandale d’une photographie de Jésus en croix, photo qu’il avait révélée dans un bain d’urine. Andres Serrano  m’a confié qu’il cherchait comment représenter Jésus en croix, illuminé de l’intérieur par son amour qui va jusqu’à demander à Dieu son Père de pardonner ses bourreaux. Comme certains peintres du Moyen Âge, il a utilisé l’urine pour donner une lumière particulière à son œuvre. Les Églises aux USA ont vivement réagi et l’Église catholique aux USA l’a menacé d’excommunication. Un sénateur est intervenu au Sénat américain pour lui supprimer toute subvention.

Cet artiste rend visible ce que beaucoup ne voient pas. Andres Serrano m’a montré quelques unes de ses photos : Une moitié de visage de jeune fille aux yeux clos, un voile blanc couvre le reste de la tête. On dirait une madone endormie. La photo est superbe. Pourtant elle a été prise dans la morgue de la police de New York. Cette jeune fille sans nom a été violée et assassinée. « Je voulais montrer que même dans la mort, la plus abjecte ou la plus violente, les traces du mystère de la vie sont encore présentes. » Il nous montre une autre série de photos sur des ‘sans domicile fixe’, des clochards de New York, cette ville si opulente.  Les visages sont marqués par les blessures de la vie, la saleté, les ravages de l’alcool, ou par la vieillesse prématurée. Pourtant l’artiste a su capter dans leur regard ou dans leurs mains un sursaut de dignité ou un éclair d’humanité. Ces photos nous rendent ces hommes et ces femmes, en pleine déchéance, soudainement proches et infiniment respectables, comme s’il s’agissait d’amis ou de familiers.

Qui ose aujourd’hui dialoguer avec ceux et celles qui frôle la mort, avec ceux qui souffrent, ceux qui sont rejetés à cause de leur sexualité ou de leur couleur de peau, la violence, l’intolérance ? Les artistes comme ce photographe sont des porte-parole des déchirures et de la beauté des hommes, de la nature…  Un artiste donne à deviner, à pressentir la lumière que tout homme porte en lui. Il invite à découvrir l’invisible, à contempler les traces de lumière dans ce siècle si violent, si difficile pour nombre de nos contemporains. Véritable porte-parole de l’humanité, des plus pauvres, il révèle que l’homme est sacré car il porte en lui une lumière qui éclaire en vérité l’humanité.

 

Peut-on faire un lien entre l'art et la foi ?

Nous pouvons faire ce lien à condition d’accepter d’entrer en dialogue avec les artistes quand nous nous arrêtons devant leur œuvre. Il ne suffit pas d’avoir toutes les explications techniques d’une œuvre pour dialoguer. Encore faut-il faire silence intérieurement et laisser l’œuvre nous parler pour ouvrir notre cœur au coeur de l’artiste. Quand on peut dialoguer avec l’artiste à propos de son œuvre et lui partager comment elle parle à notre vie, la rencontre devient enrichissante. J’ai été surpris de rencontrer un artiste qui créé ses œuvres d’art à partir de son corps humain, comme s’il pressentait les questions qui allaient surgir au début du XXIe siècle. La chair s’exprime, se montre, se pare, se sépare. Elle devient la clef de voûte d’une œuvre de grande portée sur l’instabilité de la condition humaine. J’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec Lee Wagstaff, né à Londres en 1969, qui avait tatoué intégralement son corps et qui s’exposait nu dans une galerie parisienne. Il m’a confié que c’est après avoir lu et relu les récits de la Création dans la Bible qu’il avait pris pleinement conscience que son corps était une œuvre de Dieu et que sa mission était d’en faire un chef d’œuvre digne d’être exposé.

Jésus créa de nombreuses paraboles.  Ne portait-il pas un regard d’artiste sur ceux et celles qui criaient leur désespoir, leur envie de vivre autrement, leur soif de la force de Dieu ? Combien de fois leur a-t-il dit : « Ta foi t’a sauvé ! » Jésus ne vérifiait pas si leur foi était bien orthodoxe mais, avec l’œil de son cœur, il percevait la lumière qui brûlait en eux.

Du temps de Jésus, son peuple croyait que le Temple de Jérusalem était la demeure de Dieu. A la Pentecôte, Pierre proclame que la prophétie de Joël se réalise : ‘Il arrivera que je répandrais de mon Esprit sur toute chair… » (Actes des apôtres 2,17) Cette prophétie provoque une véritable révolution spirituelle qui se traduit même dans l’art. L’art sacré (à ne pas confondre avec l’art religieux) est pour les chrétiens l’art qui rend visible la lumière de Dieu présent dans les êtres humains et dans la nature.

 

Juin 2017                              R. Pousseur

 

 

 

 

Le cinéma nous apprend quelque chose de l’homme

 

La 5e conférence de Carême à ND de Paris a été prononcée, le 2 avril 2017, par le P. Denis Dupont-Fauville et a porté sur le cinéma, sous le titre : Un Verbe de lumière. Art récent, le cinéma est à la fois populaire et complexe et peut, comme tout art, provoquer à la réflexion et à la méditation. Nous reprenons ici le dossier, présenté par Priscilla de Sèlve, dans un numéro récent de la revue diocésaine de Paris, intitulée Paris Notre-Dame (n° 1664)

 

Le dossier commence par une présentation du conférencier de Notre-Dame :

Ordonné en 1997, le P. Denis Dupont-Fauville est professeur de théologie dogmatique à la Faculté Notre Dame. Passionné de cinéma et critique pour Paris Notre-Dame, il présente sa conférence de Carême. Il se situe dans la lignée du P. Amédée Ayfre, critique de génie qui, dans les années 1950-1964 , fonda, aux côtés d’Henri Agel et d’André Bazin, les bases d’une critique spiritualiste du cinéma. Pour lui, ‘’l’écoute du verbe cinématographique nécessite un apprentissage qui ne peut être immédiat’’. Eduquer à l’image, aider à comprendre ce qu’a voulu dire le réalisateur, déterminer si tel film fait grandir l’homme dans son humanité ou s’il l’appauvrit, voilà ce que cherche ce passionné du 7e art dans le cadre du ciné-club Paroles et regards, qu’il anime une fois par mois . Pour lui, ‘’il y a bien une manière chrétienne de voir les films’’ ; ces mots sont du cardinal Jean-Marie Lustiger qui fonda ; à son époque, les Semaines Chrétiennes du Cinéma.

 

Puis, suit un échange entre la journaliste de PND et le P. Denis Dupont-Fauville :

 

PND – En quoi le cinéma fait-il partie de la culture ?

P.DDF : Le cinéma fait partie de la culture dans toutes les acceptions du terme : l’acception classique, c’est-à-dire les grandes œuvres et le patrimoine culturel en général. Mais aussi l’acception plus moderne : la culture est le milieu dans lequel on vit, le monde dans lequel on évolue. Les deux sont légitimes, distinctes mais pas indépendantes. Le cinéma fait partie de notre culture car il est intégré à notre vie quotidienne. Aujourd’hui, tout le monde a un écran, regarde des films, va au cinéma. Mais c’est aussi un art récent – la première projection en public a eu lieu de décembre 1895. Et, en 120 ans, il a produite des chefs d’œuvres à un rythme stupéfiant. C’est donc un des éléments les plus importants de la culture classique, alors qu’en apparence il est aussi un des éléments les plus banals de la culture moderne. Et comme toutes les grandes œuvres d’art, il nous apprend quelque chose de l’homme.

PND – Pourtant, pour la plupart des gens, le cinéma, avant d’être une œuvre d’art, est d’abord un divertissement. Est-ce, selon vous, la force du cinéma ou sa faiblesse ?

P.DDF : C’est à la fois une chance et un risque. Une chance, car les gens y ont facilement accès. D’ailleurs, la première chose à faire quand on va au cinéma, c’est de profiter du film. Une œuvre d’art est d’abord quelque chose qui s’offre aux sens. Le spectateur est don invité à rire, à pleurer, à être ému. On réfléchit ensuite. Et, quand on connait un peu le cinéma, on sait très bien qu’il y a un travail énorme derrière chaque film. Aucun plan n’est gratuit, aucun enchaînement de plans n’est fait au hasard, aucune musique n’est choisie sans but. Donc la question, une fois qu’on a vibré, c’est : qu’est-ce qui nous est montré ? Comment cela nous est-il montré ? Et vers quoi cela nous mène-t-il ? Et le risque, pour moi, c’est de croire que certains films, comme ceux de Tarentino, Besson ou Haneke, sont des films qui font grandir en humanité. Quand Michael Haneke intitule Amour un film où le meurtre est présenté comme la suprême sollicitude, que reste-t-il derrière ? Il n’y a plus rien d’humain. Ne demeure plus que cette pulsion de mort qui est en train de gagner.

PND – Vous voulez dire que, derrière cette simplicité apparente, non seulement il y a une complexité technique, mais il y a aussi une complexité narrative ?

P.DDF : C’est un des enjeux de cette conférence de Carême. Montrer comment, grâce au dialogue, on peut analyser un film, c’est-à-dire passer de la première étape, qui est indispensable, à la réflexion. Ce film m’a-t-il nourri ou seulement diverti ? A-t-il inscrit en moi des choses mauvaises ? Le P. Amédée Ayfre, formateur au séminaire St Sulpice et très grand critique de cinéma, disait que ce qui est important quand on regarde un film, c’est d’abord de remonter aux idées directrices. Au fond, que dit le film ? Puis il faut ensuite vérifier si l’interprétation qu’on en fait reflète la réalité du film, ou s’il s’agit d’une projection personnelle, qui serait contradictoire avec le cœur de l’œuvre. C’est un travail très exigent.

PND – En quoi le cinéma peut-il nous conduire au Christ ?

P.DDF : Le mot cinématographe renvoie à l’écriture du mouvement. Ce qui aide à poser la question de ce qui le distingue des autres arts. L’une de ses spécificités est qu’il produit des œuvres qui n’ont aucune matérialité. Il est impossible de toucher une œuvre de cinéma. Elle n’existe pas. Elle ne se crée que quand la pellicule se déroule. C’est de la pure lumière, qui dure ce que dure la lumière. Est cette lumière construit un discours. Exactement comme le Christ, Verbe de lumière. Quand on examine le processus de fabrication d’un film, on ne peut s’empêcher de remarquer un nombre étonnant de paradoxes communs au cinéma et au Christ : ainsi de la façon dont le cinéma réussi à réunir tous les arts existants, à l’image du Verbe incarné qui réunit plusieurs natures. On encore, de même que le Christ est la lumière qui n’aveugle pas mais disperse les ténèbres, le cinéma met en lumière nos ombres pour éclairer notre regard. Vous posiez la question de savoir comment le cinéma peut-il nous conduire au Christ ? Sans doute de deux manières. D’abord, comme évoqué, par les rapprochements auxquels nous conduit la méditation de ces paradoxes formels qui sont come un indice de la présence du Christ. Mais aussi parce que le cinéma est un art et que, comme tout art, il nous éclaire sur l’homme, nous en révélant des dimensions que nous ne connaissions pas, ou que nous ne percevions pas avec netteté. Et quiconque découvre l’homme et s’émerveille devant lui, celui-là va vers le Christ. C’est vrai pour tous les films, quels que soient leurs sujets et la culture dont ils sont issus. Des films étrangers à la culture indienne, comme Voyage à Tokyo du Japonais Ozu, ou La séparation de l’Iranien Farhadi, par exemple, nous disent sur l’homme et la famille des choses absolument universelles, qui peuvent aussi éclairer les chrétiens et leur permettre d’approfondir leur réflexion.

PND – Le cinéma est-il l’œuvre de Dieu ou bien l’œuvre du Diable, comme certains ont pu le penser au tout début ?

P.DDF : C’est d’abord l’œuvre de l’homme et, dans l’homme, le combat est toujours là. Sa puissance et sa fécondité montrent qu’il peut être porteur de quelque chose de vraiment divin. Mais l’utilisation perverse de ces mêmes moyens peut aussi aboutir à quelque chose de néfaste. Corrupti optimi pessima… La corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire.

 

Juin 2017                                            Jn.-C.  Faivre d’Arcier

Prêtre français de Saint Sulpice et chrétien cinéphile, Amédée Ayfre a défendu l’esthétique et le réalisme cinématographiques contre le cinéma religieux du « Cinéma catholique ». Le « réalisme cinématographique » est un instrument de révélation chrétienne du prochain. Brusquement décédé, Amédée Ayfre n’a pas eu la possibilité de dépasser ses premiers « Jalons pour une théologie de l’image ».

 

Paroles et regards : 7 avenue de Clichy, Paris 17° - contact@parole-et-regards.com

 

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